"Dans un contexte difficile, les jeunes sont en première ligne"

Entretien avec Isabelle Recotillet, chef du département entrées et évolutions dans la vie active (DEEVA) du Céreq
Propos recueillis par Naïri Nahapétian
Alternatives Economiques Poche n° 059 - janvier 2013

Chômage accru, précarité en début de carrière…, les diplômés ressentent les effets de la crise. Néanmoins, la démocratisation de l'enseignement supérieur se poursuit.

Chômage accru, précarité en début de carrière…, les diplômés ressentent les effets de la crise. Néanmoins, la démocratisation de l'enseignement supérieur se poursuit.

Votre dernière enquête "Génération" révèle que la crise a eu un fort effet sur l'insertion des jeunes…

Le taux de chômage des jeunes est un des indicateurs souvent cités pour qualifier l'insertion professionnelle de ces derniers. Or celui-ci a augmenté de huit points en dix ans entre la génération qui a terminé ses études en 1998 et la génération 2007 - la dernière étudiée dans le cadre de nos enquêtes. Ce dispositif d'enquêtes permet d'observer la situation des jeunes trois ans après leur entrée dans la vie active, et jusqu'à sept ou dix ans après selon les enquêtes. Au-delà même de l'effet de la crise de 2008, qui se fait fortement ressentir sur l'accès à l'emploi, nous constatons, sur la longue durée, une dégradation des conditions d'entrée des jeunes sur le marché du travail, probablement liée au contexte économique. La génération 1998 a en effet terminé ses études dans une conjoncture favorable. Or c'était déjà moins le cas de la génération 2004 et encore moins celui de la génération 2007. Dans un contexte économique globalement plus difficile, les jeunes sont en première ligne, et le diplôme joue un rôle d'autant plus marqué pour permettre l'accès à l'emploi.

La précarité, quant à elle, apparaît comme une donnée désormais structurelle dans l'insertion des jeunes. Deux tiers des jeunes démarrent dans la vie active par des formes d'emploi temporaires (contrat à durée déterminée, missions d'intérim…). Il s'agit d'une "norme" installée. Toutefois, cette instabilité, qui paraît générale en début de vie active, ne dure pas, en tout cas pas pour tous les jeunes : c'est le "temps" de l'insertion. Car, là encore, il y a de grandes inégalités, les plus diplômés accédant plus facilement à des emplois stables.

Et, suite logique de cette insertion plus difficile, l'autonomie s'en trouve-t-elle retardée ?

Trois ans après leur entrée sur le marché du travail, 55 % des jeunes hommes et 36 % des jeunes femmes habitent toujours chez leurs parents. Cet écart important entre garçons et filles s'explique par le fait qu'en France, pays où le modèle méditerranéen de la famille prédomine encore (par opposition au modèle anglo-saxon), l'autonomie résidentielle des garçons est davantage liée à l'insertion professionnelle que celle des filles. Celles-ci quittent plus souvent leurs parents pour s'installer en couple, parfois même avant d'avoir une position stabilisée sur le marché du travail.

Mais, là encore, ces chiffres masquent de fortes inégalités par niveaux d'études. On estime qu'entre 20 % et 30 % des diplômés de l'enseignement supérieur ont en effet quitté le foyer parental avant la fin de leurs études. Une proportion qui semble être stable au fil de nos enquêtes. De ce fait, les différences entre filles et garçons sont moins marquées à l'issue de l'enseignement supérieur.

Les diplômés de l'enseignement supérieur sont globalement davantage préservés des effets de la crise et les inégalités au sein des générations sont plus fortes que celles entre générations…

Le taux de chômage des jeunes diplômés de l'enseignement supérieur est moindre en effet que celui des jeunes n'ayant aucun diplôme ou ceux diplômés du secondaire. Pour autant, leur situation sur le marché du travail se dégrade aussi. La situation des non-diplômés du supérieur, en particulier celle des "décrocheurs" universitaires (qui entament des études supérieures sans aller jusqu'au bout et obtenir de diplôme), devrait constituer un sujet de préoccupation au même titre que celle des décrocheurs de l'enseignement secondaire : leur taux d'emploi est d'environ 60 % au bout de trois ans de vie active, soit environ 20 points de moins que celui de l'ensemble des diplômés de l'enseignement supérieur.

Aux niveaux de formation les plus élevés de l'échelle des diplômes, on observe pour la première fois en 2010 un taux de chômage des diplômés de master dépassant la barre des 10 %. En ce qui concerne l'enseignement professionnel supérieur court (BTS, DUT), dont les conditions d'insertion sont généralement satisfaisantes, les difficultés se font également sentir, avec un taux de chômage qui augmente de trois à quatre points par rapport aux diplômés trois ans plus tôt. Ceci étant, leur situation varie aussi beaucoup selon les filières : les jeunes diplômés de spécialités tertiaires sont plus touchés par le chômage que ceux qui se forment dans des spécialités industrielles.

Y a-t-il une élévation du niveau d'études dans l'enseignement supérieur ? Avec quels effets ?

Le niveau d'éducation en France a connu une élévation globale jusqu'au milieu des années 1990 et reste assez stable depuis. Ce constat vaut également pour l'enseignement supérieur, dont les effectifs sont demeurés relativement constants entre 1990 et 2010, même si la structure des sorties de l'enseignement supérieur a changé, compte tenu des évolutions du système d'enseignement supérieur (passage à l'organisation LMD "licence, master, doctorat", création des licences professionnelles).

L'effet du système LMD se fait surtout sentir en licence, en particulier du fait de l'attractivité des licences professionnelles. Plus de 20 000 jeunes de la génération 2007 ont arrêté leurs études après une licence professionnelle, soit 6 % des sortants de l'enseignement supérieur cette année-là. La création de ces diplômes est un bel exemple de la poursuite de la professionnalisation de l'enseignement universitaire, d'autant que pour ces diplômés, l'entrée dans la vie active se réalise dans de bonnes conditions, que ce soit en termes d'accès à l'emploi ou de qualité de l'emploi occupé (contrat de travail, salaire). Elle a également contribué au mouvement de démocratisation de l'enseignement supérieur, dans la mesure où cela a permis aux étudiants de niveau bac + 2 de poursuivre leurs études, étudiants dont les origines sociales (mesurées par la catégorie socioprofessionnelle des parents) sont plus variées. En effet, les filières professionnelles du supérieur, BTS, DUT et licences professionnelles, sont demeurent "socialement plus ouvertes" que les filières générales.

Quelle est la philosophie générale de vos enquêtes et en quoi sont-elles un outil d'orientation pédagogique ou politique ?

Nos enquêtes sont surtout destinées aux acteurs de l'orientation et de l'insertion professionnelles ainsi qu'aux décideurs publics. Les informations que nous fournissons aux pouvoirs publics alimentent ainsi divers débats sur l'évolution du système éducatif.

Nous constatons par ailleurs à chaque enquête qu'environ un jeune sur deux occupe un autre emploi que celui pour lequel il a été formé, alors qu'une bonne correspondance entre la formation et l'emploi est un objectif recherché par les politiques éducatives. Cette donnée est toutefois moins vraie pour les diplômés du supérieur, avec environ six jeunes sur dix qui obtiennent au cours de leurs trois premières années de vie active un emploi dans un domaine correspondant à leur formation. Cependant, cette moyenne dissimule des disparités importantes, notamment avec les filières professionnelles courtes, pour lesquelles le taux d'ajustement à la formation est nettement plus élevé. Un des objectifs pionniers des enquêtes longitudinales d'insertion et leurs enseignements est ainsi de montrer que l'insertion est un cheminement non linéaire qui s'étale plus ou moins dans le temps sous des formes relativement variées.

Entretien avec Isabelle Recotillet, chef du département entrées et évolutions dans la vie active (DEEVA) du Céreq
Propos recueillis par Naïri Nahapétian
Alternatives Economiques Poche n° 059 - janvier 2013
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