Des BRICS et deux blocs

Christophe Jaffrelot, Directeur de recherche CERI-Sciences Po/CNRS et président de l'Association des amis d'Alternatives Internationales
Alternatives Internationales n° 068 - septembre 2015
couverture
Chine : 15 cartes pour comprendre
septembre 2015

À mesure que les relations entre la Russie et les Occidentaux se durcissent - alors que celles de ces derniers avec la Chine restent fraîches - les BRICS acquièrent une importance nouvelle. Longtemps, cet assemblage disparate, qui outre la Russie et la Chine rassemble le Brésil, l'Inde, et l'Afrique du Sud, a suscité le scepticisme des observateurs occidentaux : comment des pays partageant aussi peu d'intérêts communs et restant porteurs de cultures politiques aussi contrastées pouvaient-ils former un front commun durable ? Mais le pronostic annonçant la mort des BRICS est déjoué chaque année à l'occasion de leur sommet depuis 2009.

Ces réunions sont l'occasion d'un passage en revue de tous les problèmes du monde pour bien montrer que les BRICS ratissent large. Les 77 points du communiqué final du dernier sommet de Ufa (Russie) en juillet dernier n'ont pas manqué à cette règle puisqu'il y a été question de toutes sortes d'enjeux - d'Ebola au réchauffement climatique - et d'un grand nombre de pays - du Burundi à la Palestine. Outre qu'une telle prétention ne doit pas être prise à la légère car elle reflète une ambition réelle, les BRICS sont aussi entrés à Ufa dans l'ère des réalisations concrètes. Les initiatives annoncées à Fortaleza (Brésil) en 2014 sont en passe de devenir réalité : la New Development Bank, dotée de 100 milliards de dollars a vu le jour et son directeur - un Indien - a pris ses fonctions à Shanghai, son siège. De même un Contingency Reserve Arrangement, un fond d'urgence visant à aider les pays victimes de difficultés financières a été inauguré. Ces institutions sont conçues comme des alternatives à la Banque Mondiale et au FMI (Fonds Monétaire International) où les BRICS regrettent de ne pas avoir assez voix au chapitre [1]. De même, l'amertume de l'Inde ou du Brésil vis-à-vis de l'Occident qui occupe trois des cinq sièges permanents du Conseil de sécurité de l'ONU peut aisément être convertie en ressentiment.

La Russie et la Chine s'y emploient. Pour ces deux pays, les BRICS constituent une caisse de résonance à leur politique étrangère. C'est ainsi qu'à Ufa les BRICs ont manifesté leur "soutien aux initiatives de la Fédération de Russie visant à promouvoir un règlement politique en Syrie". Pour Poutine, recevoir la bénédiction des quatre autres BRICS n'est pas un acquis mineur : cela atteste sa capacité à rompre l'isolement que les sanctions occidentales concernant l'Ukraine sont censées produire. À propos de l'Ukraine précisément, la Russie a reçu une sorte de bénédiction des autres BRICS car, dixit le communiqué final, "le chemin de la réconciliation y passe par un dialogue politique incluant toutes les parties".

Mais la Chine aussi utilise les BRICS à son avantage. À Ufa, elle a réuni les pays de l'Organisation de Coopération de Shanghai, une instance multilatérale travaillant à la sécurité en Asie initiée par Beijing en 1996 - et dont l'Inde et le Pakistan sont devenus membres à Ufa avec le statut d'observateurs. Tous ces pays ont donc été invités à endosser la vision sécuritaire de Beijing. Ce succès diplomatique fait suite à un autre, passé inaperçu : la Chine a fini par tuer l'IBSA, une autre initiative "minilatérale" remontant à 2005 qui regroupait l'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud, trois "démocraties multiculturelles" comme leurs leaders aimaient à le répéter lors de leurs sommets. Pour éviter que ce forum de démocrates ne fasse concurrence aux BRICS, les Chinois ont fait entrer l'Afrique du Sud dans les BRICS et l'ont prié de se désolidariser de l'IBSA. Qui ne se réunit donc plus…

Si de grands émergents comme l'Inde et le Brésil n'arrivent pas à freiner les initiatives des deux puissances qui mènent la danse au sein des BRICS, le risque d'une bipolarisation d'un genre nouveau - mais aux relents de guerre froide - n'est pas à exclure.

Christophe Jaffrelot, Directeur de recherche CERI-Sciences Po/CNRS et président de l'Association des amis d'Alternatives Internationales
Alternatives Internationales n° 068 - septembre 2015
 Notes
  • (1) -Lire Chronique AI 67, juin 2015, p.82
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