Du Liban à Bahreïn, y a-t-il un arc chiite ?

Laurence Louër, Chercheuse au Centre d'études et de recherches internationales (Ceri- Sciences Po-CNRS)
Alternatives Internationales Hors-série n° 010 - janvier 2012
couverture
L'état de la mondialisation 2012
janvier 2012
Les principales communautés chiites dans le monde, en 2009
Les députés islamistes chiites dans les parlements

Des communautés chiites manipulées par l'Iran et cherchant à profiter du printemps arabe… Mensonge avancé par des gouvernants inquiets ? Ou existe-t-il une internationale chiite ?

Le printemps arabe a relancé le débat sur le " croissant chiite ". Un terme forgé par le roi Abdallah II de Jordanie en décembre 2004, peu avant les premières élections législatives irakiennes. Le monarque avait alors exprimé à la presse internationale sa crainte que l'arrivée au pouvoir des chiites à Bagdad ne donne lieu à la formation d'un " croissant chiite " susceptible de déstabiliser le Moyen-Orient. Par cette formule, qui a fait mouche au point de devenir l'un des concepts clés de l'analyse de la géopolitique moyen-orientale, il souhaitait rendre compte de la manière dont l'Iran exerce son influence dans le monde arabe. A ses yeux, ce pays, seul Etat au monde où le chiisme dispose du statut de religion d'Etat, utilise la solidarité confessionnelle entre chiites pour tisser des réseaux d'influence transnationaux qui minent la souveraineté des Etats de la région et affaiblissent leur cohésion interne. Qu'en est-il exactement ? En quoi les soulèvements du " printemps arabe " changent-ils la donne en la matière ?

Stratégie. Au lendemain de sa création en 1979, la République islamique d'Iran avait clairement affirmé que l'exportation de la révolution islamique était l'un des fondements de sa politique étrangère. Dans la décennie 1980, plusieurs régimes arabes ont été victimes de tentatives de déstabilisation menées par des réseaux islamistes chiites transnationaux basés à Téhéran, notamment l'Irak, l'Arabie Saoudite et le Bahreïn.

Initialement, la politique d'exportation de la révolution s'est appuyée sur les réseaux islamistes chiites créés en Irak dans les années 1950 et 1960. Nés au sein des institutions religieuses, ces réseaux avaient mis à profit la structure transnationale du clergé chiite pour se diffuser dans le monde arabe. En fonction des situations nationales, leurs objectifs oscillaient entre obtenir une plus grande reconnaissance des chiites en tant que communauté religieuse (Liban, Koweït, Emirats arabes unis, Oman) et un renversement des régimes en place (Irak, Arabie Saoudite, Bahreïn). Très vite cependant, l'Iran a souhaité mettre en place un réseau plus malléable que les anciens réseaux irakiens, mus par une logique propre et refusant leur subordination aux intérêts nationaux iraniens. Dans les milieux islamistes chiites, on désigne ce nouveau réseau par le terme générique de " Hezbollah ", dont la création a divisé la mouvance islamiste chiite entre pro et anti-Iraniens. L'influence iranienne sur les mouvements chiites de la région s'est du même coup diluée, et, à la faveur de la libéralisation politique menée dans de nombreux pays arabes dans les années 1990 et 2000, beaucoup de mouvements islamistes chiites se sont transformés en partis politiques légaux et légalistes (Liban, Irak, Koweït, Bahreïn).

La chute de Saddam Hussein en avril 2003 a donné à l'Iran une opportunité unique de développer ses réseaux d'influence en Irak, mais les chiites irakiens n'en ont pas moins poursuivi leur mouvement d'autonomisation idéologique vis-à-vis de Téhéran. Ils savent cependant que, dans un contexte d'absence d'un Etat central fort et des luttes de faction acharnées qui les opposent entre eux, le soutien iranien est vital à qui veut acquérir ou conserver une forme de pouvoir. Loin d'être régies par des affinités religieuses et idéologiques, les relations des mouvements chiites irakiens avec Téhéran relèvent dès lors de calculs politiques permanents.

Répression. Le soulèvement du Bahreïn en février-mars 2011 a fait ressurgir la question de l'arc chiite. Près de 70 % de la population de ce petit archipel du Golfe persique professe le chiisme mais le pouvoir y est aux mains de la minorité sunnite. Historiquement, l'Etat du Bahreïn s'est construit sur la soumission manu militari des chiites par une coalition de tribus sunnites. Des difficultés économiques ont par la suite approfondi ce clivage, notamment le fort taux de chômage qui affecte surtout les chiites. Dans ce contexte, les mouvements d'opposition ont été dominés par les chiites et cette prépondérance s'est renforcée depuis les années 1980. Le soulèvement de 2011, définitivement maté le 18 mars avec l'aide de troupes saoudiennes et émiraties, a donné lieu à une campagne virulente orchestrée par le gouvernement du Bahreïn pour dénoncer un mouvement manipulé par Téhéran, afin de légitimer la répression aux yeux de l'opinion publique arabe et occidentale. Une manoeuvre dont les chancelleries occidentales n'ont pas été dupes, mais dont se sont saisis nombre de régimes arabes voisins : des témoignages font état de pressions accrues sur les chiites des monarchies du Golfe, allant jusqu'au licenciement de certains d'entre eux occupant des postes jugés sensibles. En Arabie Saoudite, où les chiites sont concentrés dans la province Est qui abrite les ressources pétrolières du royaume, plusieurs leaders religieux qui demandaient des réformes ont été arrêtés. Au Bahreïn, la répression s'est accompagnée d'un déchaînement de haine à l'encontre des chiites. Des lieux saints ont été vandalisés tandis que des leaders religieux sunnites lançaient des appels au boycott de magasins et d'entreprises dirigés par des chiites.

Cette répression a donné lieu à une série de protestations des mouvements et responsables chiites de la région. Le Hezbollah libanais, le Premier ministre irakien Nouri Al-Maliki, le leader politico-religieux chiite irakien Muqtada Al-Sadr, le grand ayatollah Ali Al-Sistani et bien sûr l'Etat iranien ont officiellement condamné le gouvernement du Bahreïn. Si elles témoignent de l'existence d'une solidarité religieuse transnationale, ces protestations n'ont pas été coordonnées et émanent d'instances aux statuts et aux intérêts différents. De façon significative, les diverses initiatives iraniennes ont été froidement accueillies par les protagonistes chiites du soulèvement bahreïni, pour qui elles sont apparues comme faisant le jeu de la rhétorique du régime. Ce soulèvement a confirmé que l'arc chiite n'existe pas, si l'on entend par là un réseau transnational chapeauté par l'Iran et mu par une logique et des objectifs politiques communs. De peu d'utilité pour analyser la géopolitique moyen-orientale, l'arc chiite est en revanche un épouvantail facile à manier pour les régimes arabes. Il permet en outre à l'Iran d'entretenir l'image, très surfaite , d'un Etat capable d'intervenir où bon lui semble.

En savoir plus

Chiisme et politique au Moyen-Orient. Iran, Irak, Liban, monarchies du Golfe, par Laurence Louër, Perrin, 2009.
L'Iran et le Moyen-Orient, in revue Maghreb-Machrek n° 201, automne 2009.
Le renouveau chiite, Vali Nasr, Demopolis, 2008.
Les mondes chiites et l'Iran, par Sabrina Mervin, Karthala, 2007.

Laurence Louër, Chercheuse au Centre d'études et de recherches internationales (Ceri- Sciences Po-CNRS)
Alternatives Internationales Hors-série n° 010 - janvier 2012
 Commentaires
VéroniqueD, le 21/01/2012 à 10:49
Article très intéressant qui nous montre la complexité de la situation politique dans tous les pays impliqués dans les révoltes du "printemps arabe"
Si seulement les journaux "officiels" européens nous informaient comme ça au lieu de nous servir toujours la même soupe de propagande visant à abrutir le peuple pour lui faire accepter n'importe quelle guerre ! !
Merci
 Commenter cet article
J'ai déjà un compte, je m'identifie :

Mot de passe oublié?

Je n'ai pas de compte, je m'inscris :

Votre email :
En Kiosque actuellement





Autres ressources

Je m'abonne et je commande



  • Offres enseignants
  • Offres institutions
  • Offres étudiants

  •  
Autres rubriques



<a href="page.php?rub=99"><img src="pics/fr/mes-achats.gif" alt="Mes achats">

alternatives economiques Alternatives Economiques : Contacts | Annonceurs | Informations légales | Signaler un contenu illicite
Abonnements : 12 rue du Cap Vert 21800 Quetigny - Tel 03 80 48 10 25 - Fax 03 80 48 10 34 - accès au formulaire de contact
Rédaction - Alternatives Economiques : 28, rue du Sentier, 75002 Paris - 01 44 88 28 90 - accès au formulaire de contact
© Alternatives Economiques. Toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, des pages publiées sur ce site est soumise à
l’autorisation de : Alternatives Economiques. Ce site fait l’objet d’une déclaration auprès de la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés sous le numéro 821101
Alternatives Economiques/Actu