Mondialisation

Les Etats-Unis et la Chine sur la voie d’un divorce économique ?

8 min

L’imbrication étroite entre les deux premières économies mondiales est remise en cause, surtout dans certains secteurs de haute technologie. Pour autant, les relations entre les deux pays vont rester fortes.

Depuis trente ans, la Chine a noué des liens économiques étroits avec l’Occident et particulièrement les États-Unis. Mais l’interdépendance entre les deux géants a du plomb dans l’aile. Aux États-Unis, l’optimisme initial a fait place à la méfiance et à la volonté de freiner l’ascension d’un rival.

« L’opposition à la Chine est un des rares points communs entre démocrates et républicains », observe Mary-Françoise Renard, professeure à l’Université Clermont-Auvergne…

Depuis trente ans, la Chine a noué des liens économiques étroits avec l’Occident et particulièrement les Etats-Unis. Mais l’interdépendance entre les deux géants a du plomb dans l’aile. Aux Etats-Unis, l’optimisme initial a fait place à la méfiance et à la volonté de freiner l’ascension d’un rival.

« L’opposition à la Chine est un des rares points communs entre démocrates et républicains », observe Mary-Françoise Renard, professeure à l’Université Clermont-Auvergne et auteure de La Chine dans l’économie mondiale (Presses universitaires Blaise Pascal, 2021). Cette posture n’a fait que conforter la Chine dans son projet de devenir moins dépendante des pays occidentaux.

L’Europe n’est pas étrangère à cette évolution. La pandémie puis la guerre en Ukraine ont mis en lumière ses propres dépendances. L’Allemagne – le pays européen qui exporte et investit le plus en Chine – prépare pour 2023 une nouvelle « stratégie sur la Chine » afin d’en tirer les leçons.

Les États-Unis, voire l’Occident en général, sont-ils sur le point de prendre leurs distances vis-à-vis de la Chine ? Depuis quelque temps, un mot revient en boucle pour évoquer la question : le « découplage ». Une notion à géométrie variable, qui désigne, dans un sens très large, une scission entre deux blocs économiques.

En réalité, aucun des acteurs ne souhaite un « découplage » général et tous rejettent le terme. « Nous ne plaidons pas pour un découplage de nos économies, vous n’entendrez personne défendre ça », assurait récemment un diplomate américain. Tous, cependant, veulent limiter leur dépendance. À commencer par la Chine.

Depuis 2015 et son plan « Made in China 2025 », Pékin affiche sa volonté de « monter en gamme » et d’atteindre « un maximum d’indépendance technologique », rappelle Mary-Françoise Renard. La guerre commerciale menée par Donald Trump contre la Chine a accéléré les efforts du géant asiatique pour développer l’innovation sur son sol et « l’autosuffisance ».

En 2020, le président Xi Jinping a défini une stratégie de « double circulation » : il s’agit de renforcer le marché et les chaînes de valeur au sein du pays (circulation intérieure) et d’adapter son ouverture internationale (circulation extérieure) pour être moins exposé aux risques extérieurs.

Ouverture chinoise sélective plutôt que fermeture

Cela ne signifie pas que la Chine se ferme. Elle procède plutôt à une ouverture choisie. « Elle contrôle davantage les entreprises sur son territoire, mais elle a assoupli les conditions des investissements étrangers dans certains secteurs. On a vu, en 2021 et 2022, une forte hausse des investissements en Chine » souligne Mary-Françoise Renard.

Cependant, dans des secteurs sensibles ou stratégiques comme la 5G, les firmes étrangères sont « confrontées à des obstacles croissants »1 : examens de sécurité nationale, barrières au transfert de données, voire traitement discriminatoire.

Ce ne sont pas les barrières tarifaires qui inquiètent le plus Pékin. Les Etats-Unis ont considérablement renforcé depuis 2018 leur contrôle des exportations

En sens inverse, mais dans la même logique, la Chine a réduit depuis quelques années ses propres investissements à l’étranger. « Elle les a recentrés » dans des domaines et des pays stratégiques « et les contrôle plus », poursuit la chercheuse.

Cette volonté de renforcer la « circulation intérieure » se heurte aux contradictions du développement chinois. La consommation des ménages reste faible et, de ce fait, l’excédent commercial ne se réduit pas2 – il bat même des records. Les exportations vers les Etats-Unis, premier client, sont proches de leur pic de 2018, même si les droits de douane imposés par Donald Trump les ont nettement limitées dans certains secteurs.

Mais ce ne sont pas les barrières tarifaires qui inquiètent le plus Pékin. Les Etats-Unis ont considérablement renforcé depuis 2018 leur contrôle des exportations, étendu à des technologies émergentes où le leadership américain est considéré comme un enjeu de sécurité nationale.

Une licence est ainsi requise pour exporter certains biens technologiques vers la Chine, ou les vendre à une liste de firmes chinoises qui ne cesse de s’allonger. Une forme d’embargo ciblé, auquel la Chine a répliqué en se dotant d’instruments de contrôle similaires.

Début octobre, Washington a franchi un nouveau cran en prenant tout un arsenal de mesures pour priver la Chine de certains semi-conducteurs avancés, et l’empêcher de les produire. Les entreprises du monde entier ont notamment défense de vendre en Chine des semi-conducteurs utilisés dans l’intelligence artificielle s’ils sont fabriqués à l’aide de technologies ou de matériel américains. Une mesure très puissante, qui avait déjà été employée pour briser le géant des télécoms Huawei.

Les Etats-Unis offensifs

Les Etats-Unis ont aussi renforcé le filtrage des investissements sur leur territoire. Huawei en a fait les frais en se voyant exclu du déploiement de la 5G sur le sol américain. Résultat : ces dernières années, les nouveaux investissements chinois aux Etats-Unis se sont effondrés.

En outre, les obligations pour lever des fonds sur les marchés américains ont été durcies, ce qui a conduit plusieurs groupes publics chinois à se retirer de la Bourse de New York en août. Pékin a ensuite évité l’exclusion de quelque 200 firmes chinoises en ouvrant l’accès à leurs audits.

En parallèle, les Etats-Unis poussent des industriels à s’implanter ailleurs qu’en Chine. Il y a quelques années, des représentants américains à Taïwan faisaient ainsi pression sur un fournisseur d’Apple, prié de déplacer plus vite ses activités chinoises. Au printemps dernier, la ministre des Finances Janet Yellen a encouragé le « friend-shoring » ou « délocalisation chez les amis »3. Washington « tente de créer certaines chaînes de valeur qui, en gros, évitent la Chine », avance Mary Lovely, chercheuse au Peterson Institute for International Economics (PIIE), un think tank américain.

« Les multinationales ne quittent pas la Chine, elles cherchent à diversifier » – Mary Lovely

Pour l’instant, ces incitations ont des effets limités. La Chine a accru ses parts de marché à l’export ces dernières années pour les biens de tout niveau technologique ; son savoir-faire et son énorme main-d’œuvre sont difficilement remplaçables.

Néanmoins, les implantations occidentales dans d’autres pays d’Asie ne se limitent plus à des secteurs de base comme le textile. Apple fabrique au Vietnam des produits sophistiqués comme les AirPods et s’est mis à assembler une partie de ses iPhone 14 en Inde. « Cela pourrait faire boule de neige, avec le développement de réseaux sur lesquels s’appuient les multinationales », estime Mary Lovely.

Un découplage réservé aux secteurs stratégiques

En outre, la réponse très stricte de Pékin à la pandémie a beaucoup perturbé les entreprises, déjà inquiètes des risques géopolitiques. Selon un sondage, les firmes américaines opérant en Chine n’ont jamais été aussi peu optimistes, même si seule une minorité (13 %) compte réduire son allocation de ressources dans le pays4. De grandes entreprises américaines et européennes font le choix non pas de quitter la Chine mais de « dissocier leurs opérations en Chine de leurs opérations mondiales »5.

« Les multinationales ne quittent pas la Chine, elles cherchent à diversifier », estime en définitive Mary Lovely. On pourrait en dire autant des pays : ni la Chine, ni les Etats-Unis ou l’Europe ne veulent rompre les liens économiques. Il n’est donc pas étonnant qu’ils se maintiennent voire s’approfondissent dans certains domaines. C’est pourquoi Mary-Françoise Renard préfère parler de « réduction de la dépendance ».

Au total, les relations vont continuer d’évoluer de façon contrastée – et difficilement prévisible. « Je pense clairement qu’il y a une tendance générale au “découplage”, d’origine économique et géopolitique », déclare Mary Lovely. Mais cette force centrifuge « se manifestera plus nettement dans des secteurs importants pour la sécurité nationale, et ce des deux côtés ».

  • 1. Mikko Huotari et Sébastien Jean, « Renforcer la stratégie économique de l’Europe vis-à-vis de la Chine », note du Conseil d’analyse économique n° 72, juillet 2022.
  • 2. Une consommation peu importante équivaut à une épargne élevée, non seulement des ménages mais de l’économie dans son ensemble. Lorsque l’épargne totale d’un pays est supérieure à son investissement, cela correspond mécaniquement à un excédent extérieur.
  • 3. Un principe récemment illustré dans la loi contre le changement climatique promulguée par Joe Biden : des crédits d’impôts pour l’achat de véhicules électriques sont conditionnés au fait que la batterie soit fabriquée en Amérique du Nord, avec des minéraux provenant de pays liés aux Etats-Unis par un accord préférentiel.
  • 4. « Member Survey » 2022,  rapport annuel de l’US-China Business Council, qui interroge 270 grandes entreprises américaines. www.uschina.org/reports/uscbc-2022-member-survey
  • 5. « Renforcer la stratégie économique de l’Europe vis-à-vis de la Chine », op. cit.

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Commentaires (2)
mathis pocher 21/10/2022
Perçu comme un "renouveau" par les mannes et diligents, de ces aubaines manufacturières dans ces quelques Etats. Vénale, cupide et dangereuse. Iront écrasé l'acquis social et économique d'un Pays, d'une Union. Noûs ne nous dirige que dans l'ombre d'un monde déjà relue mainte et mainte fois. Les faveurs d'un "homme" qui délaisse ses nouveaux nées. Si l'Europe venait à s'effondrer Nous auront le plaisir de partagé notre charisme, ainsi que nôtre récit digne d'une Odyssée
mathis 05/06/2023
Je sais pas Écrire... Qu'elle horreur
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