La légende libyenne de BHL

Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, professeur associé à l'Institut d'études politiques de Paris et membre du Crash*
Alternatives Internationales n° 068 - septembre 2015
couverture
Chine : 15 cartes pour comprendre
septembre 2015

Des Verts à l'UMP, de Libé au Figaro sans oublier les éditorialistes audiovisuels, le soutien accordé à la guerre menée par l'Otan en Libye fut quasi unanime. On se souvient qu'elle commença le 19 mars 2011 en réponse aux préparatifs d'assaut d'une (supposée) colonne de chars sur Benghazi. On est d'autant plus frappé par le constat unanime du désastre consécutif à l'intervention dressé par ceux-là mêmes qui célébraient cette "guerre pour les droits de l'homme." On avait vu les talibans et Al-Qaida prospérer sur les décombres de l'invasion soviétique de l'Afghanistan, Al-Qaida s'étendre sous occupation américaine en Irak, pour bien plus tard accoucher de l'"État islamique", mais la Libye, ce devait être autre chose : une vraie opération humanitaire, envoyée au secours d'authentiques démocrates menacés d'extermination par leur tyran. Il s'agissait de la protection de vies innocentes ; rien à voir avec le mensonge de George Bush et Colin Powell au sujet des "armes de destruction massive" de Saddam Hussein. Ici, l'imminence d'un carnage imposait d'intervenir. Les pro-guerres estiment donc avoir eu raison au nom de l'éthique de conviction, tout en admettant quelque tort au regard de l'éthique de responsabilité. Une juste cause qui aurait mal tourné, en somme.

Quelques ronchons s'interrogeaient alors sur l'ampleur et parfois la véracité des allégations d'exactions, ainsi que sur la réalité des menaces de massacres [1], indifférents au charme romantique de l'alliance du philosophe et du prince et au storytelling dominant. Ils ont reçu récemment confirmation de leurs doutes. La publication des courriels d'Hillary Clinton nous apprend que dès la fin février 2011, une dizaine de jours seulement après les premières manifestations de Benghazi, des agents de la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure) entamaient une série de rencontres secrètes avec Mustapha Jalil et Abdelfatah Younès, respectivement ministres de la justice et de l'intérieur de Khadafi tout juste passés à l'opposition. Sur ordre de Nicolas Sarkozy, la DGSE était chargée de financer et conseiller la rébellion en train de se constituer. Aux termes de leur accord, la France reconnaîtrait comme nouveau gouvernement de la Libye le "Conseil national de transition" (CNT) dès sa mise en place. En retour, celui-ci s'engageait à favoriser les entreprises et les intérêts français, en particulier dans le domaine pétrolier. Libération avait révélé cet échange de bons procédés : Mahmoud Jibril s'engageait à "attribuer 35 % du pétrole brut aux Français en échange d'un soutien total et permanent à notre Conseil." La guerre au régime de Khadafi a donc été décidée dès février, bien avant la survenue d'exactions la justifiant.

On ne reprochera pas au président français de défendre les intérêts de son pays, ou du moins l'idée qu'il s'en fait, mais son irresponsabilité au regard des conséquences prévisibles d'une intervention armée qui ressemblait pour l'essentiel à la guerre voulue par les néoconservateurs américains en Irak. Surtout, on reste pantois devant le panurgisme d'une majorité écrasante de la presse et des politiques, soit le choeur qui constate aujourd'hui le désastre auquel il a contribué hier par son soutien enthousiaste. Le récit épique qu'en a livré Bernard-Henri Lévy au service de sa légende personnelle n'en a pas été ébranlé pour autant, comme en témoigne le succès médiatique de ses tartarinades ukrainiennes. La fiction, qui suppose la suspension volontaire de l'incroyance, nous permet d'augmenter le réel, de porter notre regard au-delà du visible. La propagande, elle, le rétrécit, c'est pourquoi elle est le contraire de la fiction. La guerre de Libye est l'un de ces événements où se fondent toutes ces catégories, assurant le triomphe persistant du cabotinage et de la tartufferie.

Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, professeur associé à l'Institut d'études politiques de Paris et membre du Crash*
Alternatives Internationales n° 068 - septembre 2015
 Notes
  • (1) cf. chronique dans AI 51, juin 2011.
 Notes auteur

*Crash : Centre de réflexion sur l'action et les savoirs humanitaires, de Médecins sans frontières [msf-crash.org]

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