Le triste retour de la vraie courbe de Phillips

Gilles Raveaud
Alternatives Economiques n° 338 - septembre 2014
couverture
La croissance peut-elle revenir ?
septembre 2014

L'économiste et statisticien néo-zélandais Alban W. Phillips mit à jour en 1958 une relation décisive en étudiant le chômage et les salaires au Royaume-Uni sur près d'un siècle (1861-1957) : lorsque le chômage augmente, les salaires baissent. La "courbe de Phillips" était née.

Mais cette courbe a rapidement été corrompue par Paul Samuelson et Robert Solow. Dès 1960, ils remplacent les salaires par les prix et affirment qu'il serait possible de faire baisser le chômage en augmentant l'inflation. Cette étonnante proposition devait logiquement être réfutée durant les années 1970 et conduire à l'abandon de la courbe de Phillips-Solow-Samuelson.

Mais la situation actuelle pourait lui donner une nouvelle jeunesse, que l'on retrouve présente aujourd'hui aux Etats-Unis, comme le relève Paul Krugman (Princeton). De même, Thomas Klitgaard et Richard Peck  (Federal Reserve Bank de New York) montrent que les salaires ont fortement baissé dans les pays de l'eurozone où le chômage est en nette augmentation. Ainsi, en Grèce, où le chômage a augmenté de 19 points, les salaires ont baissé de 15 % entre 2007 et 2013. A l'inverse, ils se sont maintenus dans les pays où le chômage est contenu (Belgique), voire là où il recule (Allemagne).

Pour le keynésien Thomas Palley, si les salaires ralentissent quand le chômage augmente, c'est parce que les salariés ne demandent pas de hausses de salaires en raison de leur peur du chômage. Mais il faut s'arrêter sur ce fait : ces dernières années, en de multiples endroits, les salaires ont baissé. Depuis des décennies, les économistes se disputent sur les causes et les conséquences de la "rigidité des salaires à la baisse", c'est-à-dire sur le fait que les salaires ne baissent généralement pas, même pendant des récessions. Dans bien des pays, cette rigidité n'en est plus une.

John Van Reenen et João Paulo Pessoa (London School of Economics) constatent ainsi qu'au Royaume-Uni, les salaires ont baissé de 8,5 % entre 2008 et 2013. Pour eux, si les salariés (y compris des cadres) acceptent désormais des baisses de salaires qu'ils auraient refusées auparavant, c'est parce que les allocations chômage ont été réduites et parce que les exigences imposées aux chômeurs sont de plus en plus fortes.

Et la tendance est générale au sein de la zone euro, relève l'économiste syndical Ronald Janssen. Il constate que le rythme de hausse des salaires ne cesse de faiblir pour se rapprocher dangereusement de zéro, avec même des baisses en Irlande et en Italie. Selon lui, pour soutenir les salaires, il faudrait revenir sur la dérégulation du marché du travail et restaurer des mécanismes de négociation collective - c'est-à-dire rebrousser le chemin parcouru depuis bientôt trois décennies.

Car si rien n'est fait, nous allons finir par revenir au XIXe siècle, lorsque le travail était une marchandise dont le prix fluctuait au rythme de l'activité économique. La courbe d'Alban Phillips, ce n'était rien d'autre que la loi de l'offre et de la demande appliquée au travail, qui était cher (salaires en hausse) lorsqu'il était demandé (plein-emploi) et dont la valeur chutait (salaires en baisse) sinon (chômage). On n'était pas pressé de la voir revenir !

Gilles Raveaud
Alternatives Economiques n° 338 - septembre 2014
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