Réemploi

L’électroménager reconditionné entame sa « seconde vie » dans la grande distribution

9 min

Bonne nouvelle pour l'économie circulaire : la demande d'électroménager reconditionné décolle. Mais l’offre ne suit pas encore et distributeurs, start-up et entreprises solidaires se disputent le gisement des appareils.

Une grande enseigne de distribution qui vend, côte à côte, des lave-linge neufs et reconditionnés ? Cela relevait, il y a peu, de l’impossible. Mais le boom de la téléphonie reconditionnée a contribué à éveiller l’intérêt des distributeurs.

D’abord, en proposant une offre « seconde vie » sur leurs marketplaces en ligne. Et en 2021, Electro dépôt, l'enseigne discount du groupe United.b (Boulanger), a lancé en magasin une offre de produits reconditionnés. Plutôt que de créer des rayons spécialisés, l'enseigne est allée jusqu'à aligner les équipements reconditionnés près...

Une grande enseigne de distribution qui vend, côte à côte, des lave-linge neufs et reconditionnés ? Cela relevait, il y a peu, de l’impossible. Mais le boom de la téléphonie reconditionnée a contribué à éveiller l’intérêt des distributeurs.

D’abord, en proposant une offre « seconde vie » sur leurs marketplaces en ligne. Et en 2021, Electro dépôt, l’enseigne discount du groupe United.b (Boulanger), a lancé en magasin une offre de produits reconditionnés. Plutôt que de créer des rayons spécialisés, l’enseigne est allée jusqu’à aligner les équipements reconditionnés près des neufs.

Le réemploi d’électroménager a fait son entrée dans la cour des grands distributeurs. C’est une bonne nouvelle : « réemploi » et « reconditionné » sont deux termes pour désigner la même idée à savoir éviter la destruction d’appareils qui pourront encore servir après leur remise en état par une révision, un changement des pièces usées et un nettoyage.

Ainsi, le réemploi évite le recours à un appareil neuf dont la fabrication mobilise des matières premières et génère de la pollution. Il a aussi un impact plus limité que le recyclage, qui consomme notamment beaucoup d’énergie pour refaire du métal, du verre et des plastiques de « nouvelles matières premières ».

Nouvelles générations, nouveaux acteurs

La demande d’électroménager de seconde main a le vent en poupe. Les moins de 35 ans la tirent vers le haut avec des motivations environnementales autant qu’économiques. Payer 30 à 50 % moins cher que son équivalent neuf un produit dont l’empreinte environnementale est réduite : que demander de plus, surtout avec une garantie automatique de deux ans ?

L’empreinte carbone d’un smartphone reconditionné, à l’achat, est cinq à sept fois moindre que celle d’un smartphone neuf, selon l’Ademe

En ce qui concerne l’empreinte carbone, pour l’heure, aucune étude précise n’existe sur le gros ou le petit électroménager alors que ces deux catégories pèsent 70 % du million de tonnes de déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) collectés en 2021, selon l’Ademe. Mais la téléphonie livre une première indication : l’empreinte carbone d’un smartphone reconditionné, à l’achat, est cinq à sept fois moindre que celle d’un smartphone neuf, toujours selon l’Ademe.

« C’est un marché en croissance qui se structure avec de nouveaux acteurs », observe Nathalie Yserd, directrice générale d’Ecosystem, le principal éco-organisme collectant les DEEE. Parmi ces nombreux nouveaux acteurs, les distributeurs, en premier lieu, y voient un fort levier pour la décarbonation de leur activité.

Pour alimenter les marketplaces ou les magasins, il faut des reconditionneurs. Murfy, par exemple, se lance en 2019 dans la réparation chez le particulier, avant de développer le reconditionnement. Plus récemment, Underdog, start-up nantaise, s’est lancée en pure player en 2022. Ces jeunes pousses ont réussi à lever plusieurs millions d’euros chacune auprès de fonds à impact, et vendent leurs produits sur leur propre site ou les marketplaces spécialisées.

Murfy, Underdog, Reconomia… Les nouveaux venus misent sur la rentabilité à moyen terme de cette forme d’économie circulaire

Les start-up aux côtés d’Emmaüs et des entreprises d’insertion

Autre modèle : Reconomia, filiale d’Electro dépôt, s’appuie sur les artisans réparateurs qui maillent le territoire et à qui elle propose de se diversifier dans le reconditionnement. Reconomia leur fournit les appareils à reconditionner qui seront ensuite revendus dans le magasin d’une enseigne partenaire à proximité.

Ces nouveaux venus misent sur la rentabilité à moyen terme de cette forme d’économie circulaire et rejoignent un ensemble d’acteurs plus anciens qui s’inscrivent tous dans l’économie sociale et solidaire (ESS).

On y trouve les Ressourceries, dont la finalité est la réduction des déchets, les communautés Emmaüs qui vendent de la seconde main depuis longtemps, et un spécialiste de l’électroménager, Envie. Depuis quarante ans, ce réseau d’une cinquantaine d’entreprises d’insertion implantées partout en France a façonné le concept du réemploi d’électroménager garanti en le mettant au service de la réinsertion sociale de personnes éloignées de l’emploi.

Enfin, de nombreux appareils de seconde main se retrouvent, sans reconditionnement, sur les plates-formes de type Leboncoin, dans les boutiques de soldeurs ou encore dans des circuits plus informels, voire illégaux (avec des « pertes » dans les circuits de livraison).

Une filière bousculée

« La multiplication des acteurs ne peut que profiter au réemploi », se réjouit Aurélie Fircowicz, l’une des associés de Murfy. Selon Claire Bretton, cofondatrice d’Underdog, qui cite l’Ademe, environ 10 millions d’appareils de gros électroménagers sont jetés par an, dont 60 % sont recyclés et seulement 3 % reconditionnés. « C’est un problème écologique », insiste-t-elle.

Toutefois, entre les machines de plus de dix ans, dont on ne trouve plus les pièces, celles mal conçues ou en trop mauvais état pour être réparées, le gisement réel est loin des 10 millions avancés par Claire Bretton.

« Nous évaluons de 10 à 30 %, le nombre d’appareils fonctionnels qui sont automatiquement détruits ou recyclés par la filière officielle depuis vingt ans, ou par les consommateurs », explique Daniel Broche, directeur de la transition écologique du groupe United.b. Soit 1 à 3 millions d’appareils. En 2022, selon les chiffres d’Ecosystem, 500 000 appareils ont été réemployés. La marge de progression est substantielle.

Ce nouvel âge du réemploi bouscule l’organisation actuelle de la filière. Celle-ci s’est structurée autour du recyclage des DEEE, promu par la directive européenne de 2002 et la création de l’éco-organisme Ecosystem en 20061. La responsabilité élargie des producteurs (REP) oblige en effet les fabricants et les distributeurs à prélever une éco-contribution sur le prix de vente afin de financer l’activité d’un éco-organisme chargé de promouvoir l’écoconception et le recyclage.

En 2006, Envie parvient à mettre le pied dans la porte de l’éco-organisme, et le réemploi trouve une petite place à côté du recyclage dans la filière des DEEE. Envie bénéficie notamment de la règle dite du « 1 pour 1 » qui oblige le vendeur d’un appareil à proposer à son client de reprendre son appareil usagé.

Longtemps seuls sur l’activité du réemploi, les reconditionneurs de l’ESS font des envieux

Ce flux d’appareils potentiellement réemployables est alors orienté vers les reconditionneurs de l’ESS, alors seuls sur cette activité. Une vraie opportunité pour ces entreprises qui, jusque-là, comptaient uniquement sur le don des particuliers ou des distributeurs cherchant à se délester des appareils retournés par les clients (Darty, notamment, qui a très tôt travaillé avec Envie).

Le « 1 pour 1 » a pour effet d’augmenter les volumes à reconditionner, mais aussi de fournir des appareils de bonne qualité à côté d’autres plus difficiles à reconditionner. Cela améliore ainsi l’équilibre économique des structures. En 2020, la loi antigaspillage pour une économie circulaire (Agec) confirme d’ailleurs l’attribution réservée du gisement du « 1 pour 1 » aux entreprises de l’ESS.

Un gisement limité mais très convoité

Mais aujourd’hui, c’est l’embouteillage, tant le gisement est limité. En dehors du « 1 pour 1 », les start-up organisent leur propre collecte chez les particuliers. Reconomia s’approvisionne, notamment, dans les retours de livraison de ses partenaires. Mais tous lorgnent sur le canal du « 1 pour 1 ». Les distributeurs sont les premiers à souhaiter un élargissement des bénéficiaires du « 1 pour 1 », car ce sont eux qui assurent la collecte et pourraient donc prélever les meilleurs appareils pour leur propre compte.

Or, Ecosystem fronce les sourcils : « La loi est très claire : lorsque le consommateur se défait de son équipement, il appartient à l’éco-organisme », rappelle Nathalie Yserd. Et la loi Agec, nous l’avons dit, réserve ce flux aux reconditionneurs solidaires – acteurs de l’écologie et de l’insertion sociale. Murfy a d’ailleurs fait évoluer ses statuts pour obtenir l’agrément d’entreprise solidaire d’utilité sociale (Esus) en novembre dernier. Et Ecosystem étudie actuellement son entrée dans le « 1 pour 1 » en adoptant un statut de l’ESS.

La nécessité de récupérer des appareils faciles à reconditionner est forte car, pour l’heure, les nouveaux modèles cherchent encore leur seuil de rentabilité. Seule l’ESS y parvient, avec son expérience et des modèles qui combinent productivité et mission d’utilité sociale. Mais les écarts avec la règle se multiplient.

Les revendeurs souhaiteraient que le gâteau à se partager grandisse car le gisement des appareils à récupérer est un enjeu de taille

L’été dernier, Envie et Ecosystem ont assigné Boulanger en justice parce qu’un de ses magasins refusait de céder les appareils collectés dans le cadre du « 1 pour 1 » à l’entité Envie locale, à laquelle était attribué ce flux. L’affaire n’est pas isolée et illustre les tensions qui existent dans la filière. « Il se trouve que c’était Boulanger dans ce cas, mais nous ne les visons pas en particulier », précise Jean-Paul Raillard, président de la Fédération Envie.

Le gisement des appareils à récupérer est un enjeu de taille, que les revendeurs se disputent. Ils souhaiteraient que le gâteau à se partager grandisse. Les leviers de croissance sont nombreux car le « 1 pour 1 » ne représente qu’une part infime des volumes de DEEE collectés par les gestionnaires de déchets (Veolia, Suez, Derichebourg…).

Réconcilier les acteurs de l’ESS et les nouveaux venus

Mais pour réemployer, il faut multiplier les modalités d’une collecte dite « préservante » : on ne jette un appareil dans une benne de recyclage que s’il n’est pas réemployable. Pour y parvenir, il faut réserver un espace pour soigner le stockage dans les déchetteries, ou permettre un pré-tri dans les centres de recyclage pour en retirer tout ce qui est réparable. Une véritable culture du réemploi doit donc se développer afin que le reconditionnement prenne le pas sur le recyclage.

Ecosystem travaille actuellement avec tous les acteurs de la filière pour établir un « schéma directeur du réemploi », réclamé par la loi Agec et qui devrait être connu dans le courant du printemps. Des expérimentations de pré-tri et de collecte préservante sont d’ailleurs en cours pour changer les règles du recyclage et accroître le gisement du réemploi, dont l’éco-organisme a pour objectif de tripler le volume d’ici à 2026. Soit 1,5 million d’équipements à reconditionner.

L’autre enjeu est de respecter la complémentarité des acteurs. Là encore, Ecosystem se pose en garant : « Notre rôle est d’arriver à réconcilier les acteurs de l’ESS et des acteurs nouveaux et très dynamiques, sachant qu’ils n’ont pas les mêmes finalités et fonctionnent avec des moyens différents », explique Nathalie Yserd.

L’ESS a connu certaines déconvenues par le passé, notamment sur le textile de seconde main, où l’arrivée non régulée des Vinted et des boutiques tendances ont appauvri les dons et bouleversé l’équilibre économique des entreprises solidaires comme Emmaüs. Une Union pour le réemploi solidaire a d’ailleurs été lancée, le 29 février, afin de représenter leurs intérêts sur toutes les filières (textile, DEEE, mobilier…).

Nathalie Yserd prévient : « Il n’est pas question que certains se réservent le sucre et les fruits du gâteau, et qu’il ne reste que la pâte et le carton pour les autres. » A charge pour l’éco-organisme de faciliter la croissance du gâteau et de couper des parts qui nourrissent convenablement chacun des convives.

  • 1. Ils sont trois aujourd’hui, mais Ecosystem couvre encore 70 % du marché aux côtés d’Ecologic et de Soren, spécialisé dans les panneaux solaires.

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Commentaires (1)
Sonia Saillard 08/04/2024
alors si mon appareil est re employablet, je le fais réparer plutôt que de m'en séparer.
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