Les sociétés et le risque nucléaire après Fukushima

Entretien avec Daniel Boy, Directeur de recherche au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)
et Olivier Godard, Economiste du développement et de l'environnement, directeur de recherche au CNRS et professeur à l'Ecole polytechnique
Propos recueillis par Bertrand Richard
Alternatives Internationales Hors-série n° 010 - janvier 2012
couverture
L'état de la mondialisation 2012
janvier 2012
Question posée en juillet 2011 : " Quelle est votre opinion sur le recours à l'énergie nucléaire dans votre pays ? "
Personnes favorables au nucléaire en France selon le sexe, l'âge et la sensibilité politique
Risque nucléaire : pourcentage des personnes ayant répondu être tout à fait d'accord ou plutôt d'accord

Homme ou femme, Espagnol ou Français, parlementaire ou citoyen, personne ne voit le nucléaire de la même façon. Alors que Fukushima rappelle à tous les risques de cette option énergétique, les gouvernements divergent sur la place à lui accorder.

Presque un an après la catastrophe de Fukushima, la sensibilité des opinions occidentales face au risque nucléaire a-t-elle changé ?

Daniel Boy. Fukushima est un accident gravissime qui risque de remettre à plat la question du nucléaire en Europe. Ses premiers effets ont été de précipiter l'abandon de cette technologie en Allemagne, décidé il y a plusieurs années, puis suspendu par le gouvernement Merkel, et de reposer la question d'une sortie du nucléaire en France, déjà évoquée sous la pression de Verts du temps du gouvernement Jospin. La Suisse a déclaré son intention de sortir de l'atome civil, la Suède va peut-être finir par en faire autant après l'avoir décidé par référendum en 1980. Toutefois, la Grande-Bretagne, la Finlande et les anciens pays de l'Est ne semblent pas vouloir bifurquer. Voilà pour les gouvernements. Du côté des opinions publiques, les craintes liées à l'utilisation de l'énergie nucléaire se sont accrues, même si nous n'avons pour l'heure que des sondages d'opinion post-Fukushima, et pas encore d'étude approfondie. Jusqu'à récemment, les pays dotés de centrales nucléaires avaient les opinions publiques les moins hostiles à ce mode d'énergie. La France, l'Allemagne, la Suède, la Belgique, la Grande-Bretagne en faisaient partie. Mais cette très relative acceptation du risque est en train de se fendiller.

Olivier Godard. Prenons garde à l'effet de zoom émotif et médiatique qui suit les événements de ce genre. Du point de vue des experts, en France, je ne crois pas que Fukushima ait vraiment changé la donne, si ce n'est sur la question des coûts engendrés par le renforcement des mesures de sécurité qui sera imposé par l'Autorité de sûreté nucléaire. Les responsables savent depuis le début de l'engagement dans l'industrie nucléaire la nature redoutable du risque en cas d'accident et ils ont travaillé à en minimiser la probabilité.

Sur le plan politique, la situation est plus contrastée. Même si c'est bien le tsunami et non la centrale qui a causé l'essentiel des dommages considérables (20 000 morts et 500 000 personnes évacuées pour le tsunami, zéro mort dans l'accident et 150 000 personnes évacuées pour Fukushima), le Japon est amené à reconsidérer tout son modèle énergétique, mais aussi son modèle politique. Le pays devra revoir les conditions de contrôle des activités industrielles à risque et mettre fin à l'intrication trop forte entre industrie et administration, qui était jusqu'ici présentée comme sa grande force.

Des déterminants d'ordre culturel peuvent-ils expliquer les différences de sensibilité vis-à-vis du risque technologique ?

O. G. La capacité des gouvernements allemands à faire volte-face sur un sujet donné est étonnante. Les crises des pluies acides dans les années 1980 et de la vache folle quinze ans plus tard avaient signalé cette propension au changement brutal de cap. Le revirement d'Angela Merkel sur l'atome est de même nature : après avoir remis en cause l'engagement vers la sortie du nucléaire acté par son prédécesseur en 2001, elle a décidé, sans consultations européennes, d'arrêter définitivement le recours à cette énergie. Il y a là une résurgence de l'attitude répandue au début des années 1980 lors de l'épreuve de force sur le déploiement des fusées Pershing en Allemagne pour neutraliser la menace des SS-20 soviétiques : " Plutôt rouges que morts ", disait-on à l'époque en Allemagne. Aujourd'hui, les Allemands préfèrent être à la merci du gaz russe plutôt que d'être exposés au risque nucléaire.

D. B. Les chercheurs en sciences humaines ont souvent étudié l'hypothèse selon laquelle la révolution industrielle et l'idée de progrès, selon qu'elles avaient été pensées sous le prisme des Lumières pour les uns, du romantisme pour les autres, jouaient sur les sentiments d'acceptation ou de défiance à l'égard des risques scientifiques et techniques. Le romantisme, plus présent en Allemagne, en Autriche et en Grande-Bretagne, en développant un puissant sentiment de la nature, une vision du monde en opposition avec celle de la civilisation industrielle, a-t-il engendré une méfiance plus aiguë vis-à-vis des risques ? Les résultats obtenus n'ont jamais été convaincants. Seule l'Autriche confirme peu ou prou cette " théorie ", car elle a toujours été plus méfiante sur les risques industriels et scientifiques. L'Allemagne présente des traits plus contrastés. Quant à la France, pays de Descartes et de la raison, c'est bien davantage son système administratif, industriel et technique, combiné au savoir-faire des grandes écoles (Polytechnique notamment) et à une vision politique soucieuse d'indépendance énergétique, qui a porté le développement du nucléaire. Plus que les socles culturels, ce sont les dynamiques qui comptent. En Europe, la France est le pays où le refus des biotechnologies est le plus fort, tout cartésiens que nous soyons. Pourquoi ? Parce qu'une personnalité comme José Bové a réussi à lier deux mondes habituellement étrangers l'un à l'autre - les intellectuels citadins de gauche et une partie de la paysannerie -, autour d'un thème extrêmement cher au coeur des Français, l'alimentation.

Le nucléaire n'est-il pas le sujet qui devrait être soumis au débat citoyen ?

D. B. Il le devrait, en effet. Trois référendums ont eu lieu en Europe : en Suède, en Belgique et en Italie, respectivement en 1980, 2001 et en juin 2011. Dans ces trois cas, les populations ont dit " non " au nucléaire. Quand le débat est placé entre les mains des citoyens, le rejet du nucléaire l'emporte. Pour autant, cette décision a été rarement suivie d'effet, faute de possibilité immédiate de remplacement. De sorte que le nucléaire est devenu une sorte de domaine réservé à l'élite technocratique d'un pays. En France, lorsque les politiques se trouvent devant un enjeu dont ils soupçonnent qu'il va poser problème dans l'opinion, trois options s'offrent à eux. Le grand " débat public à la française " d'une part, qui est en fait davantage un débat " en public " et qui, souvenons-nous du débat sur l'identité nationale, est rarement productif. Il peut aussi être fait appel à la Commission nationale du débat public (CNDP), qui organise des débats de grande qualité mais sans grande retombée concrète. Enfin, on peut avoir recours à la " conférence de citoyens ", comme ce fut le cas en 1998 avec les OGM et en 2005 avec les nanotechnologies au niveau de la région Ile-de-France, mais avec des résultats décevants, car elles ont été mal organisées. En définitive, nous avons le fantasme du grand débat public, où toute la société communiquerait. Mais cela n'existe pas. Pour beaucoup de Français, le nucléaire n'est pas un objet de débat. La démocratie délibérative ne concerne en fait qu'une petite partie de la société, la majorité voulant la paix et que ça marche. Il faut en être conscient.

O. G. La question essentielle est de savoir quel sujet on ouvre à la délibération collective. Il n'y a guère de sens à lancer un débat autour du nucléaire sur le mode " pour ou contre " si n'est pas mené au préalable une consultation plus large sur la question du changement climatique qui, lui, pose une question " systémique ". La Loi programme sur l'énergie de 2005 fixe une division par quatre des émissions de gaz à effet de serre du pays entre 1990 et 2050. Cela oblige à repenser l'évolution de notre mix énergétique et donc la place du nucléaire en son sein. Vouloir, en plus de cet objectif, sortir du nucléaire qui apporte 75 % de la production électrique du pays, représente une contrainte formidable. Est-ce possible ? Cela mérite d'être regardé très sérieusement, puis d'être débattu. En France, l'engagement dans le nucléaire a été décidé à une époque où l'idée de débat public était beaucoup moins installée. Ce choix remonte à la commission Péon (Production d'électricité d'origine nucléaire) de 1955, visant à restaurer l'indépendance énergétique du pays. On moque souvent cette idée d'indépendance énergétique, puisque l'uranium est importé. A tort. Alors que les stocks stratégiques de pétrole sont de trois mois de consommation, les stocks d'uranium autorisent plusieurs années d'exploitation.

Certes mais aujourd'hui, n'est-ce pas plutôt la chape de plomb qui domine ?

O. G. Chape de plomb ? Les différentes associations, de scientifiques ou de militants qui contestent le nucléaire existent depuis les origines de la technologie en France. Elles ont leurs experts bien connus comme Monique Sené, Benjamin Dessus ou Bernard Laponche. La Criirad, Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité, ainsi que de multiples associations régionales produisent leurs expertises. Les syndicats de travailleurs du nucléaire ont mené des débats internes sur les choix énergétiques et sur l'option nucléaire. Tous ces gens s'expriment, publient. Les lois Bataille sur la gestion de la fin du cycle et les déchets à vie longue ont elles aussi mis le sujet sur la table. Le fait est qu'il existe une certaine tendance à invoquer le débat public de manière rhétorique et à déplorer son absence tant que les vues défendues n'ont pas été retenues dans les choix gouvernementaux.

D. B. A part la loi Bataille que vous mentionnez, le Parlement ne s'est jamais prononcé sur le nucléaire ! Ce n'est pas normal. Discuter de l'enjeu nucléaire n'aurait en outre sans doute pas remis en cause les centrales, même lorsque le Parti socialiste était au pouvoir en 1981, puisqu'il a repris à l'identique la stratégie des gouvernements précédents. A deux reprises, en 2003 et en 2010, des enquêtes ont été menées auprès des parlementaires au sujet de l'atome civil. Ils y apparaissent bien plus favorables que le grand public, avec des différences de trente points et plus. Cela dessine une sociologie parlementaire typique : des personnes mûres, au coeur des institutions, de sexe masculin, ce qui est capital car le genre et l'âge sont des paramètres clefs dans l'appréciation du nucléaire. Informés par l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et techniques, très pronucléaire, ils sont conformes au modèle. Peut-être sont-ils également davantage responsabilisés, comme décideurs, par l'enjeu énergétique ? Parfois les hommes politiques ne peuvent pas croire ou accepter ce que disent leurs opinions. Cela ne condamne pas la démocratie, mais la met dans des situations délicates.

O. G. Cela fait précisément partie de la démocratie représentative. Représenter, ce n'est pas seulement répéter à l'identique les opinions sollicitées par les sondages, c'est prendre en charge les problèmes, le représentant du peuple étant un " reflet actif " de ce dernier comme disait Lénine, en assumant une réflexion propre sur les intérêts qu'il représente.

En savoir plus

Pourquoi avons-nous peur de la technologie ?, Daniel Boy, Presses de Sciences Po, 2007.
Traité des nouveaux risques, Olivier Godard et al., Folio Gallimard, 2002.
Le débat public : une expérience française de démocratie participative, collectif, La Découverte, 2007.
De la démocratie participative. Fondements et limites, Marc Crépon, Bernard Stiegler, Mille et une nuits, 2007.
La Société du risque. Sur la voie d'une autre modernité, Ulrich Beck, Flammarion, 2008.

Entretien avec Daniel Boy, Directeur de recherche au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof)
et Olivier Godard, Economiste du développement et de l'environnement, directeur de recherche au CNRS et professeur à l'Ecole polytechnique
Propos recueillis par Bertrand Richard
Alternatives Internationales Hors-série n° 010 - janvier 2012
 Commenter cet article
J'ai déjà un compte, je m'identifie :

Mot de passe oublié?

Je n'ai pas de compte, je m'inscris :

Votre email :
En Kiosque actuellement





Autres ressources

Je m'abonne et je commande



  • Offres enseignants
  • Offres institutions
  • Offres étudiants

  •  
Autres rubriques



<a href="page.php?rub=99"><img src="pics/fr/mes-achats.gif" alt="Mes achats">

alternatives economiques Alternatives Economiques : Contacts | Annonceurs | Informations légales | Signaler un contenu illicite
Abonnements : 12 rue du Cap Vert 21800 Quetigny - Tel 03 80 48 10 25 - Fax 03 80 48 10 34 - accès au formulaire de contact
Rédaction - Alternatives Economiques : 28, rue du Sentier, 75002 Paris - 01 44 88 28 90 - accès au formulaire de contact
© Alternatives Economiques. Toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, des pages publiées sur ce site est soumise à
l’autorisation de : Alternatives Economiques. Ce site fait l’objet d’une déclaration auprès de la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés sous le numéro 821101
Alternatives Economiques/Actu