Parler sans peine l'économiste


Alternatives Economiques Poche n° 031 - novembre 2007
couverture
Comprendre les économistes
novembre 2007

Chaque tribu a son langage. Cela permet de se singulariser vis-à-vis des tribus potentiellement concurrentes. En outre, chez les économistes, où l'on aime être distingué, certains termes sont des mots de passe pour montrer que l'on est dans le coup. Petit échantillon des mots à la mode.

Action: pour les croyants, si elle est bonne, elle contribue à vous faire avancer dans la file d'attente qui mène au Paradis; pour les cinéphiles, si elle est ponctuée d'un "clap" sonore, elle permet de passer de la réalité à la fiction; pour les économistes, si elle est cotée, c'est un gage de richesse à venir, à condition qu'il n'y ait pas de krach (voir ce terme). Les actions sont des titres de propriété d'une société, qui permettent à leurs détenteurs de percevoir tout ou partie des bénéfices qu'elle réalise. A condition, bien entendu, qu'elle en réalise. Du coup, la valeur d'une action sur le marché est fonction de l'espérance de gains que l'ensemble des acteurs lui attribuent. On reconnaît les actionnaires aux grosses lunettes qu'ils mettent pour lire les pages saumon du Figaro et parcourir les listes d'actions cotées en plissant le front, signe qu'ils effectuent un calcul mental. La bonne action permet aux croyants de s'approcher du Paradis, aux cinéphiles de s'approcher du bonheur et aux économistes de gagner beaucoup de sous. A chacun ses motivations.

Activation: dispositif de lutte contre le chômage s'appuyant sur le principe bien connu des jardiniers selon lequel, pour faire pousser les plantes, mieux vaut les arroser qu'attendre que la pluie tombe. En d'autres termes, mieux vaut dépenser l'argent public pour inciter les employeurs à créer des emplois ou mettre en place des formations plutôt que pour payer les chômeurs à ne rien faire. Dans la pratique, les politiques d'activation des dépenses pour l'emploi sont limitées par la nécessité d'indemniser les chômeurs, ne serait-ce que pour qu'ils ne meurent pas de faim. Le tout peut se décliner de multiples façons. La version de luxe est danoise: indemniser (correctement) et activer (fermement: si tu refuses les emplois proposés, tu n'auras plus rien). Mais les propositions d'emploi sont surveillées par les syndicats et la dépense pour l'emploi deux fois plus élevée (proportionnellement) qu'en France, alors que le nombre de chômeurs y est deux fois moindre. Comme la simple évocation de ces deux conditions fait dresser sur leur tête les cheveux du Medef et de Bercy, on pratique chez nous la version bas de gamme: subvention d'emplois misérables à temps partiel (services aux personnes) et bâton de la radiation des demandeurs d'emploi en cas de refus.

Actualisation: opération miracle qui permet aux économistes de pratiquer la science-fiction et de se balader à travers le temps. La mamy de Loulou lui a promis cent euros s'il travaillait bien à l'école et passait dans la classe supérieure, ce que l'on saura dans un an. Loulou, gonflé, au lieu de dire merci, exige que le versement à venir soit de cent cinq euros. Si tu m'avais donné cent euros aujourd'hui, je les aurais placés et, quand je serais passé dans la classe supérieure - j'y passerai, je te le promets, mamy -, j'aurais eu cent cinq euros grâce aux intérêts. Donc cent aujourd'hui valent cent cinq demain: c'est le miracle de l'actualisation, a conclu Loulou, fier de lui. Mamy, au lieu des cent euros promis, lui a donné une baffe. Elle ne comprend rien à l'économie. D'ailleurs, même les économistes ont beaucoup de mal à se mettre d'accord sur le bon taux d'actualisation. Avec un taux très élevé, vous pouvez acheter le château de Versailles aujourd'hui pour dix euros, livrable dans cinq siècles. Avec un taux très bas, le Concorde aurait été rentable pour peu qu'il puisse voler deux cents ans sans réparations. Et Loulou n'aurait pas reçu de baffe.

Agent: longtemps, les agents désignaient les flics en tenue, et plus particulièrement ceux de la circulation. Une chanson disait même qu'ils étaient "de braves gens". Chez les économistes branchés, agent va de pair avec principal, comme Milou avec Tintin. Celui-ci aimerait bien que Milou utilise son flair et ses talents au profit exclusif de son maître. Mais Milou, hélas, fait parfois passer son intérêt avant tout: il cherche des os et court après les saucisses. C'est humain, non? La solution, les économistes branchés l'ont trouvée: récompenser Milou d'une saucisse toutes les fois qu'il sert bien les intérêts de son maître. On utilise alors l'intérêt de l'agent pour qu'il serve avec enthousiasme celui du principal. Hélas, Milou, pas bête, si l'on ose dire, fait semblant de chercher pour avoir encore plus de saucisses. C'est ainsi que les stock-options, conçues pour que les gestionnaires fassent tout pour améliorer les cours en Bourse, donc le sort des actionnaires, amènent certains d'entre eux à truander les comptes. Le capitalisme est décidément immoral. En macroéconomie, agent désigne plutôt un groupe d'acteurs ayant une fonction économique similaire: les travailleurs, les organismes financiers… Mais les économistes branchés sont membres de la tribu des micro-économistes et ne croient qu'aux individus, aux saucisses et aux bâtons.

Aléa moral: curieuse transformation, qui fait du conducteur jusqu'ici pépère un adepte de Taxi 4, de celui qui pratiquait assidûment l'automédication un boulimique des visites chez le médecin, du travailleur sérieux et honnête un incroyable tire au flan. Pour y parvenir, il aura suffi de les assurer que, en cas de pépin, ils seraient couverts et bien couverts: le conducteur contre tous les accidents, même ceux qu'il cause, le malade imaginaire contre tous les frais médicaux, le salarié contre tout risque de licenciement et de sanction. Les gens sont comme ça, opportunistes à l'extrême, c'est dans leur nature, soutiennent les économistes branchés. Plus on les protège, plus ils prennent de risques, et plus la société paye. Mais on peut freiner ce trait profond de la personnalité humaine en récompensant les bons comportements (ceux qui prennent des risques excessifs) et en pénalisant les mauvais (bonus/malus). Les économistes prouvent ainsi qu'ils peuvent améliorer la nature humaine.

Appariement: si un mariage sur trois se termine par un divorce (et une proportion indéterminée se poursuit au prix d'infidélités), c'est parce que les deux conjoints se sont trop vite précipités. Ils auraient mieux fait de prendre leur temps, de continuer leur exploration jusqu'à trouver la bonne moitié d'orange, celle qui correspond exactement à l'autre. Grâce à ce meilleur appariement, la société n'aurait pas à acquitter le coût de quantité de séparations ou de querelles conjugales. C'est ce que disent les économistes à propos de l'emploi: un chômeur n'a pas intérêt à se précipiter sur le premier poste venu, pas davantage que l'employeur n'a intérêt à recruter le premier candidat qui passe. Puis-je trouver mieux, doivent se demander l'un et l'autre. Cette recherche d'appariement a cependant un coût: l'indemnisation du chômage se prolonge, les revenus du chômeur sont moindres que s'il travaillait et ceux de l'employeur moindres que s'il avait embauché. Vient un moment où ce coût devient supérieur à son avantage: les deux moitiés d'orange commencent à pourrir, chacune de leur côté, faute de s'être rencontrées. Il faut donc limiter dans le temps l'indemnisation du chômage, concluent les économistes. On veut bien être bon, mais pas con.

Asymétrie d'information: dans Nous irons tous au paradis, quatre vieux copains décident d'acheter une maison de campagne ensemble. Ils trouvent la perle rare, à la fois proche de Paris, confortable, mignonne… et pas chère. Ils achètent illico. Hélas, le lendemain, ils sont bruyamment réveillés par un incessant ballet d'avions qui atterrissent. L'ancien propriétaire, profitant d'une grève des contrôleurs aériens, avait omis de leur dire que la maison était à proximité de la piste d'atterrissage de Roissy. C'était une très belle asymétrie d'information. La bonne affaire apparente cachait une catastrophe. Hélas, la vie économique est pleine de ces situations où, dans le contrat signé librement par les deux parties, l'une des deux se rend compte qu'elle s'est fait avoir, faute de posséder une information complète. Partout où l'information n'est pas validée par des organismes indépendants, le risque existe de se faire avoir. Alors les acheteurs - de matériel d'occasion ou de vin - se méfient, certains vendeurs - de mutuelle d'assurance par exemple - aussi. Les uns exigent des garanties, des labels, des contrôles techniques, des appellations d'origine, les autres font remplir des questionnaires, exigent des attestations ou des diplômes, de préférence de filières à recrutement sélectif. Mais cela ne suffit pas toujours: il continue de se vendre plus de vases Ming qu'il n'en reste dans les placards. Rouler ses semblables ferait-il partie des plaisirs de l'existence? Les économistes branchés, en tout cas, le pensent.

Coût de transaction: si quelqu'un qui a été condamné pour escroquerie propose de vous vendre un bijou pas cher, vous vous méfierez et exigerez une expertise et un certificat d'origine. Le vendeur exigera peut-être un chèque certifié. Acheter une voiture, louer un appartement, créer une entreprise, sélectionner la bonne mutuelle…, la vie économique est remplie de coûts de transaction, c'est-à-dire de dépenses, démarches, vérifications ou formalités engendrées par un achat ou une vente et qui viennent renchérir d'autant le prix apparent de la transaction. Les ultralibéraux pensent que ces coûts sont liés uniquement à la bureaucratie publique, qui multiplie les autorisations, les obstacles ou les contraintes. Sans elle, les coûts de transaction n'existeraient pas, car la concurrence et la crainte de voir sa réputation entachée dissuaderaient les tricheurs potentiels de tricher. Les ultralibéraux vivent sur une autre planète et confondent marché et paradis.

Coût d'opportunité: a fait au moins une victime, l'âne de Buridan. Le pauvre âne avait à portée un bon tas de picotin qui lui faisait terriblement envie et un seau d'eau pour calmer le sentiment de soif dont il souffrait. Par quoi commencer? Boire, c'était se priver un moment de cette belle avoine; manger, c'était accentuer le sentiment de soif. Bref, il lui fallait renoncer à un plaisir (au moins provisoirement) pour accéder à l'autre: tout bonheur a un coût (d'opportunité), mesuré par ce à quoi il faut renoncer pour accéder à ce bonheur. L'âne ne parvenant pas à arbitrer entre les deux possibilités également tentantes, donc incapable de déterminer le coût de son plaisir, mourut de faim et de soif. Il était particulièrement bête, soit, mais en illustrant les subtilités du coût d'opportunité, il est entré dans l'histoire. Le coût d'opportunité est ce qui pousse certains rédacteurs d'Alternatives Economiques à refuser les conférences: ils n'auraient plus le temps de peaufiner les petits bijoux que sont leurs textes…

Hasard moral: voir aléa moral.

Incitation: dans le langage commun, cela consiste à agiter la carotte plutôt que le bâton pour faire bouger l'âne dans le sens désiré. Dans le langage des économistes branchés, cela désigne le fait que tout acteur finit toujours par aller dans le sens de son intérêt bien compris et que les politiques publiques doivent en tenir compte pour aller dans le sens souhaité. Exemples: plus vous faites la chasse à la drogue, plus son prix augmente, donc plus c'est rentable d'en faire commerce, et plus vous incitez les malfrats à s'y intéresser. Si vous organisez des enchères (par exemple pour concéder un service public), chaque candidat aura tendance à limiter son offre, parce qu'il sait que si cette offre est la plus forte, il lui faudra la payer et que cela lui coûtera cher. Mais si vous dites que le prix sera celui du deuxième enchérisseur le mieux placé, chacun se sent libre de révéler ce qu'il est réellement prêt à payer, puisqu'il sait que, s'il l'emporte, il aura à payer moins. Ce type d'enchères est dit "à la Vickrey", "Nobel" d'économie en 1995 et éminent post-keynésien. Preuve que les incitations sont de tous les bords…

Krach: pour tout le monde, cela désigne l'écrasement d'un avion au sol. Pour les économistes, c'est la transformation des actions en avions de papier, parce que les vendre est devenu impossible, puisque personne en effet n'en veut. Le deuxième type de krach fait en général bien plus de victimes que le premier, mais la plupart s'en remettent, contrairement au premier. Les économistes craignent les krachs comme les Gaulois la chute du ciel sur leur tête. Mais, alors que le ciel n'est jamais tombé (à la différence de la nuit, qui tombe tous les soirs, heureusement sans faire de victimes), les krachs boursiers ne sont pas un péril imaginaire. A la seule évocation de son nom, la plupart des économistes se mettent à trembler, à transpirer à grosses gouttes ou à gémir d'effroi. Toutefois, une (petite) fraction d'entre eux rigolent et haussent les épaules, en disant "même pas peur!". Ils croient que la main (invisible) du marché les tirera toujours d'affaire comme d'autres croient en leur bonne étoile: les jurés du prix de sciences économiques de la Banque de Suède en mémoire d'Alfred Nobel, dit "prix Nobel d'économie", ont une tendresse toute particulière pour ces optimistes invétérés.

Marché contestable: être en situation de monopole vous permet d'augmenter vos prix, puisqu'il n'y a pas de concurrence. C'est ainsi que Bill Gates est devenu en vingt ans l'homme le plus riche du monde. Et c'est pourquoi il faut lutter contre les monopoles, au besoin par des amendes. Les économistes branchés haussent les épaules: allons, allons, si un monopole exagère, il se trouvera bien une entreprise ou des capitalistes pour tenter de profiter de la poule aux oeufs d'or. La seule chose utile consiste donc à vérifier que le marché aujourd'hui monopolisé par un seul est bien accessible aux nouveaux venus potentiels: car alors, le monopole peut être contesté. Faire en sorte que les marchés soient contestables, c'est-à-dire librement accessibles à de nouveaux venus, voilà la seule chose importante, car, alors, la concurrence pourra contrer efficacement les monopoles qui exagèrent. Les seuls monopoles dangereux sont les monopoles d'Etat, puisqu'ils opèrent sur des marchés non contestables. Que ceux qui ne croient pas que Bill Gates est un saint et les agents de la RATP des exploiteurs féroces du peuple lèvent le doigt: ils méritent une engueulade des économistes branchés pour n'avoir rien compris au film.

Risque moral: voir aléa moral.

Sélection adverse: variété de l'effet pervers, cher aux sociologues conservateurs. Quand vous pensez agir pour le bien, en réalité vous faites du mal. Exemples: quand les prix baissent, les vendeurs de bon matériel se retirent, et il ne reste que les margoulins qui essayent de vous fourguer de la camelote; quand une société d'assurances monte ses tarifs, les clients "bons risques" - ceux qui occasionnent peu de sinistres - trouvent que cela devient exagéré, ils changent de crémerie et la société se retrouve seulement avec de mauvais risques, qui lui coûtent plus cher. Le mouvement des prix a des effets insoupçonnés…

Valeur: autrefois, le débat faisait rage entre ceux qui soutenaient que la valeur d'une marchandise vient de la quantité de travail qu'elle a nécessitée et ceux qui avançaient qu'elle provenait de l'utilité que lui accordait l'acheteur potentiel. Pour les économistes contemporains, ces querelles théologiques sont heureusement terminées. Ils s'attachent enfin à l'essentiel: créer de la valeur signifie désormais enrichir l'actionnaire. Plus il est gras, doré et boulimique, mieux la société fonctionne. On le voit: le niveau monte.


Alternatives Economiques Poche n° 031 - novembre 2007
 Commenter cet article
J'ai déjà un compte, je m'identifie :

Mot de passe oublié?

Je n'ai pas de compte, je m'inscris :

Votre email :
En Kiosque actuellement





Autres ressources

Je m'abonne et je commande



  • Offres enseignants
  • Offres institutions
  • Offres étudiants

  •  
Autres rubriques



<a href="page.php?rub=99"><img src="pics/fr/mes-achats.gif" alt="Mes achats">

alternatives economiques Alternatives Economiques : Contacts | Annonceurs | Informations légales | Signaler un contenu illicite
Abonnements : 12 rue du Cap Vert 21800 Quetigny - Tel 03 80 48 10 25 - Fax 03 80 48 10 34 - accès au formulaire de contact
Rédaction - Alternatives Economiques : 28, rue du Sentier, 75002 Paris - 01 44 88 28 90 - accès au formulaire de contact
© Alternatives Economiques. Toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, des pages publiées sur ce site est soumise à
l’autorisation de : Alternatives Economiques. Ce site fait l’objet d’une déclaration auprès de la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés sous le numéro 821101
Alternatives Economiques/Actu