Russie : Poutine perd du terrain

Marie Mendras, Politologue au CNRS et au CERI, professeur à Sciences Po
Alternatives Internationales Hors-série n° 010 - janvier 2012
couverture
L'état de la mondialisation 2012
janvier 2012
Carte de la Russie
Résultats des législatives du 4 décembre 2011 selon la commission électorale et selon l'ONG russe " Observateur citoyen "

Vladimir Poutine devrait être de nouveau président en mars. A la tête d'une Russie figée, minée par la corruption et qu'il a conduit à la dérive. Mais de moins en moins docile.

En dépit d'une contestation qui monte, Vladimir Poutine veut rester l'homme fort de la Russie, une Russie qui décline et vieillit. Vingt ans après la fin de l'URSS, les Russes parlent de nouveau de " stagnation ", terme qui s'appliquait à l'ère brejnévienne. En annonçant, le 24 septembre 2011, sa décision de reprendre le poste présidentiel au printemps 2012 et de nommer Dmitri Medvedev Premier ministre, Poutine a mis fin à l'illusion dualiste du " tandem " formé avec le fidèle Medvedev. Il a aussi humilié les électeurs : quel que soit leur vote, tout était décidé d'avance. Le 4 décembre 2011, des dizaines de millions de Russes ont voté contre le parti poutinien, Russie Unie, aux législatives. Le 10, de nombreux manifestants dénonçaient des fraudes massives et demandaient un nouveau scrutin.

Si Vladimir Poutine est élu président en 2012, il entamera ce nouveau mandat affaibli et contesté. Pour ses proches et pour les clans qui contrôlent les ressources en matières premières et le budget de l'Etat, il y a beaucoup à perdre. De leur point de vue, l'alternance n'est pas possible. En effet, la défense des intérêts acquis prime sur toute autre considération. Ces groupes politico-financiers, organisés autour des grandes entreprises dans le secteur des hydrocarbures, des ressources minières, de l'aéronautique ou de l'armement, constituent le coeur du régime. Le système Poutine, qui protège leurs monopoles, survivra tant qu'il parviendra à éliminer les alternatives en interdisant de former un parti d'opposition, d'ouvrir une chaîne de télévision indépendante, de créer une grande entreprise concurrente à un condominium existant.

Russie : quelques chiffres

  • Population (millions), 2010 : 141,7
  • Chômage (% de la population active) (a) : 7,3
  • Croissance du PIB (%) (a) : 4,3
  • PIB (milliards de dollars) (a) : 1 884,9
  • PIB par habitant (PPP, dollars) (a) : 16 687
  • Inflation annuelle (%) (a) : 8,9
  • Excédent/déficit budgétaire de l'Etat (% du PIB) (a) : -0,6
  • Balance courante (% du PIB) (a) : 5,5
  • Espérance de vie à la naissance (années), 2009 : 68,6
  • Mortalité infantile (pour 1 000 naissances vivantes), 2010 : 9,1
  • Dépenses de santé par tête (en $), 2009 : 475
  • Emissions de CO2 (tonnes par hab.), 2007 : 10,8
  • Budget de la défense par habitant ($) : 295
  • Classement à l'IDH (sur 169 pays), 2010 : 65

Sources : FMI, Banque mondiale, L'Année stratégique 2012, Pnud

L'intermède Medvedev

La présidence de Dmitri Medvedev, de 2008 à début 2012, a en fait été conçue comme un simple intermède. Medvedev n'avait aucune possibilité de construire son propre gouvernement ni même son propre " appareil " politique. Car il était lui-même l'un des acteurs de cette constellation poutinienne. Medvedev savait probablement que les règles du jeu proposées en 2008 - président faible, premier ministre fort - s'imposeraient jusqu'au bout. Il a même craint, à l'hiver 2010-2011, d'être remplacé et s'est employé à faire parler de lui dans les médias pour empêcher son transfert vers un poste " décoratif ", comme la présidence de l'assemblée fédérale ou de la Cour constitutionnelle.

Législatives : le système Poutine sur la sellette

Avec 238 des 450 sièges à la Douma, Russie unie, le parti de Vladimir Poutine, est officiellement parvenu à conserver sa majorité parlementaire. Avec 77 sièges de moins par rapport à la législature précédente. Et, surtout, au prix de fraudes massives constatées par les citoyens et les observateurs de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Résultat : près de cinquante mille manifestants à Moscou le 10 décembre, une cinquantaine de manifestations dans le pays, plus de 1 600 personnes interpellées et des peines de prison infligées à plusieurs leaders de l'opposition. Pendant ce temps, Vladimir Poutine visitait une exposition du Caravage. Un signe de mépris, mais peut-être aussi d'un avenir en clair-obscur.

Sur tous les sujets sensibles - la nouvelle condamnation fin 2010 de l'ancien PDG de l'entreprise pétrolière Ioukos, Mikhaïl Khodorkovski, à six ans supplémentaires d'emprisonnement, l'impunité des siloviki (les hommes des services de sécurité : police, armée et renseignement), la corruption au sein des grands groupes industriels et financiers ou la répression des opposants -, le jeune président n'a rien accompli de probant en quatre ans. A peine a-t-il eu l'avantage de proposer un visage plus souriant aux partenaires européens et américains, qui ont vu dans cette dualité de l'exécutif russe une porte entrouverte vers des relations plus productives. Le revers de la médaille a été une image floue du pouvoir russe à l'étranger, qui a été néfaste dans la gestion des révoltes arabes. Moscou, qui a fini par soumettre un projet de résolution sur la Syrie le 15 décembre au Conseil de Sécurité de l'ONU, n'a pas tiré les bénéfices de son abstention sur le cas libyen, puisque les contrats commerciaux signés avec le clan Kadhafi sont désormais caducs.

Bourrage des urnes

Quant aux Russes eux-mêmes, ils semblaient s'être habitués au duo Poutine-Medvedev. Ils savaient que Poutine restait le maître mais Medvedev avait animé la vie politique et permis de rêver à d'autres perspectives que le poutinisme dur. Las. Il sera impossible aux autorités d'assurer la victoire de Vladimir Poutine au premier tour de l'élection présidentielle en 2012 sans recourir de nouveau à des fraudes de grande ampleur. Or, les observateurs et journalistes russes, ainsi que de nombreux citoyens, ont filmé des urnes bourrées à l'avance et témoigné de malversations multiples. Les observateurs étrangers ont remis un rapport très critique. Grâce aux smartphones et à l'Internet, l'information a circulé immédiatement en Russie et dans le monde entier. L'autorité et la légitimité du pouvoir sont considérablement affaiblies. La réaction instinctive, à Moscou, a été de nier la sincérité et la force de la contestation. Il est peu probable que Poutine accepte de s'engager vers une réelle libéralisation de la vie politique car la démocratisation entraînerait la chute du régime.

Tant que leur niveau de vie augmentait, une majorité de Russes avaient accepté de se désintéresser de la chose publique. Cette docilité a privé le pays d'un dynamisme social, économique et culturel sans lequel la Russie continuera inexorablement de perdre du terrain par rapport aux économies asiatiques (lire p. 18). Quoique dans un contexte fort différent, Vladimir Poutine se trouve en 2012 confronté au même problème que Mikhaïl Gorbatchev en 1986 : " le facteur humain " dans une société bloquée. Comment s'assurer le soutien politique et économique de la société afin qu'elle produise plus et mieux… et vote pour le régime en place ? La politique de glasnost et de perestroïka du dernier Secrétaire général du parti communiste avait trop bien réussi : la libéralisation avait conduit à des élections pluralistes et à la fin du système communiste.

Vladimir Poutine ne prendra pas le risque d'une grande réforme économique et politique. Il a néanmoins besoin de relancer la croissance et de s'assurer que les capitaux et les élites ne quittent pas massivement le pays. Comme les petites et moyennes entreprises sont insuffisamment développées, la croissance dépendra fortement du prix des matières premières et de la productivité des grandes entreprises. Or Poutine n'a pas mis à profit les années fastes de la rente énergétique (2002-2007) pour reconvertir les grands secteurs industriels et développer les infrastructures. La Russie a encore des réserves financières pour les mauvais jours, constituées grâce à l'argent du pétrole et du gaz, mais elle a déjà bien entamé son Fonds de stabilisation pour faire face à la crise mondiale de 2008. Même si les revenus d'exportation des hydrocarbures resteront importants dans les années à venir, l'économie ne repartira pas sur une forte courbe de croissance. En outre, s'il représente les deux tiers des revenus d'exportation de la Russie, le secteur énergétique, qui n'emploie que 2 % de la main-d'oeuvre, ne suffira pas à résorber le chômage. Le gouvernement et les grands monopoles n'investissent pas suffisamment dans le système productif et notamment dans les infrastructures. La libre concurrence est biaisée par le clientélisme et la partialité des tribunaux. Les secteurs de l'éducation et de la santé restent les parents pauvres des politiques budgétaires alors que la part des dépenses militaires augmente.

Le conservatisme de Poutine ne rassure plus comme avant les élites russes. Elles comprennent que la modernisation suivra un rythme trop lent, que les efforts seront orientés vers les piliers traditionnels du système (matières premières, industrie militaire, construction aéronautique et automobile) et doutent désormais de sa pérennité, comme de la capacité de Vladimir Poutine de regagner le soutien de la population. L'année 2012 sera mouvementée. .

En savoir plus

" Vingt ans après. La Russie et la quête de puissance ", Marie Mendras, Commentaire, n° 136, Hiver 2011-2012, p. 891-900.
Russie : l'envers du pouvoir, Marie Mendras, Odile Jacob, 2008.
La Russie contemporaine, Gilles Favarel-Garrigues et Kathy Rousselet (dir.), Fayard, 2010.
Le nouveau nationalisme russe, Marlène Laruelle, Editions de l'Oeuvre, 2010.
Gazprom. L'arme de la Russie, Valery Paniouchkine, Mikhaïl Zygar, Actes Sud, 2008.

Marie Mendras, Politologue au CNRS et au CERI, professeur à Sciences Po
Alternatives Internationales Hors-série n° 010 - janvier 2012
 Commentaires
rafa, le 17/01/2012 à 00:59
Article tres interessant, tres bien ecrit. Merci
La Russie de Poutine ne semble pas prete de changer, pourtant d apres les recentes manifestations on constate une prise de conscience considerable et generalisee de la situation parmi le peule russe. La question est : le peuple peut-il , ou veut-il courrir le risque d´une rebellion.
-B_STOV-, le 04/07/2012 à 17:43
Le titre de l auteur de cet article demontre que celui-ci ne connait rien de la Russie. Il a mal lu quelque chose quelque part et, il est parvenu a pondre ce ridicule. Est-ce dans le but de trouver du boulot aupres du Meanstream ? J en vois pas mal, de ces articles, ces derniers temps et, ca va de plus bas que cela me fait peur pour la generation montante.C est bien penible de voir n importe qui ecrire n importe quoi, et souvent dommageable car cela rentre dans le cadre d une logique de propagande.
-B_STOV-, le 04/07/2012 à 17:45
Le titre de l auteur de cet article demontre que celui-ci ne connait rien de la Russie. Il a mal lu quelque chose quelque part et, il est parvenu a pondre ce ridicule. Est-ce dans le but de trouver du boulot aupres du Meanstream ? J en vois pas mal, de ces articles, ces derniers temps et, ca va de plus en plus bas que cela me fait peur pour la generation montante.C est bien penible de voir n importe qui ecrire n importe quoi, et souvent dommageable car cela rentre dans le cadre d une logique de propagande.
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