Savoir prudent plutôt que pseudo-science

Sandra Moatti, rédactrice en chef de L'Economie politique
L'Economie politique n° 072 - octobre 2016
couverture
Comment transmettre l'économie ?
octobre 2016

Voilà un brûlot qui n'aura pas fait long feu : un mois après sa sortie tapageuse, il ne reste plus qu'un petit tas de cendres du pamphlet de Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationnisme économique [1]. Inutile donc de s'acharner. Tout a déjà été dit [2] sur la violence outrancière de l'attaque - les auteurs n'hésitant pas à assimiler le "négationnisme" de ceux qui refusent les "vérités" établies par la science économique à un fléau aussi meurtrier que les mensonges de l'industrie du tabac et à une aberration digne du lyssenkisme. La charge est d'autant plus navrante que l'argument central du livre, selon lequel "l'économie est devenue une science expérimentale dans le sens plein du terme", relève d'une grande naïveté épistémologique : il n'y a pas d'expérimentation possible en économie au sens où il y en a en physique, en biologie ou en médecine. Et les méthodes qui s'en rapprochent font l'objet de lourdes réserves [3].

Imposture, autisme, illusion, horreur…

Plus intéressante que sa tentative maladroite de désarmer les critiques est la crise du savoir économique que ce livre révèle en creux. Il faut dire que l'adjectif "économique" voisine régulièrement avec les termes les plus négatifs : avant le négationnisme, il y eut l'"imposture" [4], l'"autisme" [5], l'"illusion" [6], l'"horreur" [7]

Le phénomène est antérieur à la crise, mais celle-ci l'a encore aggravé, puisque les économistes n'ont su ni la voir venir ni aider efficacement à la surmonter. Il n'est pas non plus propre à la France : tous les pays occidentaux connaissent une remise en cause assez générale de la légitimité des "experts" et une montée des "populismes". Bref, le discours économique mainstream ne passe plus. Ni auprès du grand public, ni même auprès des étudiants : les effectifs des premiers cycles de sciences économiques ont fondu des deux tiers entre 2002 et 2012 [8]. La contestation de cet enseignement s'inscrit en France dans un contexte particulier, bien souligné dans le rapport Hautcoeur [9] : l'économie s'est autonomisée tardivement dans les cursus universitaires, principalement sous l'impulsion d'économistes ingénieurs. Aussi la formalisation mathématique a-t-elle pris le pas sur l'enseignement des institutions, de la pensée et de l'histoire économiques. Et la fascination pour l'objectivité des sciences de la nature a fait oublier que la vocation première de l'économie est d'élaborer de bonnes politiques.

Il est de bon ton d'affirmer que les Français ne comprennent rien à l'économie, qu'ils n'aiment pas l'entreprise et rejettent la mondialisation - l'ensemble dénotant un coupable déni de réalité. Peut-être prennent-ils au contraire le discours économique trop au sérieux. C'est que la langue française n'a qu'un mot pour désigner le monde économique ("the economy" en anglais) et le savoir sur ce monde ("economics"). Elle sait pourtant bien distinguer la société de la sociologie ou le vivant de la biologie… mais pas la réalité économique de sa représentation. Transmettre l'économie, en français, signifie donc bien plus que transmettre un savoir : c'est donner forme au réel. Le caractère performatif de ce discours (par leurs préconisations, les économistes façonnent les politiques publiques et les institutions) s'exprime ainsi directement dans notre langue.

Passeurs

Comment transmettre le goût de ce savoir qui aide à comprendre le monde et qui peut aussi contribuer à le changer ? Cette question est abordée dans le dossier de ce numéro à travers tout d'abord la question de l'enseignement. Igor Martinache souligne l'originalité initiale des sciences économiques et sociales au lycée, qui s'affranchissent des frontières disciplinaires et subissent pour cette raison une contestation persistante. Arnaud Parienty s'interroge sur l'articulation entre l'enseignement de l'économie au lycée et dans le supérieur. Béatrice Cherrier raconte comment elle a pris appui sur la série télévisée américaine The Wire pour initier à l'économie des non-spécialistes. Quand Cyrille Ferraton nous convie à une plongée dans les manuels.

Deux textes s'intéressent en outre à l'écriture de l'économie. Marianne Rubinstein constate que les grands économistes du passé portaient une exigence d'écriture qui a disparu. Les normes actuelles de la production académique (article plutôt que livre, rédaction à plusieurs voix dans une langue désincarnée) effacent la figure de l'auteur et affadissent la saveur du savoir. Les blogs économiques restent cependant un espace de liberté et d'expression pour les chercheurs, comme le soulignent Arthur Charpentier et Thomas Renault, même si la blogosphère française reste très étroite, cloisonnée et peu encline aux débats.

S'il est une figure de la transmission de l'économie en France, c'est bien celle de Bernard Maris, qui fut enseignant-chercheur avant de devenir essayiste et journaliste. Une chaire Unesco à son nom a d'ailleurs été créée au début de cette année. André Orléan revient à cette occasion sur les rapports contrariés de Maris avec une discipline dont il a été le passeur irrévérencieux. L'auteur de la Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles n'aurait sans doute pas renié cette phrase de Joan Robinson : "Etudier l'économie sert non pas à acquérir un ensemble de réponses toutes faites à des questions économiques, mais à apprendre à ne pas être "mené en bateau" par les économistes [10]."

Sandra Moatti, rédactrice en chef de L'Economie politique
L'Economie politique n° 072 - octobre 2016
 Notes
  • (1) Le négationnisme économique, par Pierre Cahuc et André Zylberberg, Flammarion, 2016.
  • (2) Lire notamment "La science économique est-elle infaillible ? 6 économistes répondent", Les Echos, 9 septembre 2016 ; "Quand Messieurs Cahuc et Zylberberg découvrent la science", par André Orléan, AlterecoPlus, 12 septembre 2016.
  • (3) Réserves développées notamment par Angus Deaton et André Orléan.
  • (4) L'imposture économique, par Steeve Keen (Les éditions de l'atelier, 2014), est une déconstruction de la "prétendue science économique".
  • (5) L'"autisme économique" est le terme forgé en 2000 par le mouvement des étudiants en faveur d'une réforme de l'enseignement de l'économie, voir www.autisme-economie.org
  • (6) L'illusion économique, par Emmanuel Todd (Gallimard, 1997).
  • (7) L'horreur économique, par Viviane Forrester (Fayard, 1996).
  • (8) Voir rapport sur "L'avenir des sciences économiques à l'université en France", remis par Pierre-Cyrille Hautcoeur en 2014.
  • (9) Ibid.
  • (10) Citée par Pierre-Noël Giraud dans Principes d'économie (La Découverte, 2016).
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